En pleine préparation de la récolte de témoignages pour (OUT)rage, je lis, me documente, m’abreuve de chiffres et de données. J’oublie presque que derrière ces chiffres, il y a des corps. Des corps de femmes. Des corps de victimes. 

 

Aujourd’hui, mon corps me le rappelle. 

 

Bus C3, dimanche 17h36, Cordeliers.

Je monte dans le bus bondé, je suis accompagnée de mon fils de 10 ans. Il s’assoit où il peut, je reste debout.

 

L’homme entre.

Il parle fort. 

Il crie s’il a envie.

Lui, il choisit sa place. Il a jeté son dévolu sur la place juste derrière moi.

D’ailleurs, il prend toute la place, il occupe tout l’espace.

Sonore

Visuel

Olfactif. 

J’ai juste le temps de remarquer qu’il tient un kiri à la main en plus d’une bière, et de penser que ce n’est vraiment pas pratique à manger dans le bus. 

 

Il passe trop proche de moi.

J’ai un geste de recul. Politesse, peur ou dégoût, je ne sais plus. Un instant suspendu et sa colère se déverse sur moi. 

Il n’a même pas besoin de hurler. Sa voix emplit le bus. Ses insultes m’englobent, s’engouffrent, me maltraitent. 

Je me noie. 

Mais mon corps ne laisse rien paraître. 

Je sais rester digne et détachée. 

Mon esprit, lui, est en panique. 

Mes pensées cherchent leur chemin et se heurtent aux parois fermées de ma bouche. 

Ne rien dire, ne pas répondre. 

Souvenir cuisant de la fois où tu avais osé répondre.

 

Salope.

Pauvre conne.

T’as pas vu qu’il y avait une place ?

C’est ça bouge.

Casse-toi

 

Regard anxieux de mon fils. Réponse rassurante de mère.

Même mes yeux savent masquer la honte et l’humiliation. 

« Ce n’est rien. Il a trop bu. »

Mon esprit bondit, se cabre, hurle que ce n’est pas rien ! Que c’est TOUT, c’est TOUT ce que je combats, TOUT ce contre quoi je lutte. 

 

Connasse.

Sale pute.

Je vous déteste.

 

Mes pensées tentent de s’organiser en remettant en ordre les phrases clés salvatrices : c’est lui l’agresseur / la peur doit changer de camp / désormais on se lève et on se casse / il risque 6 mois d’emprisonnement, combien déjà d’amende ? / Il ne risque rien / 10% seulement des victimes d’agressions portent plainte / Ce n’est pas grave, il ne t’a pas touché / Ton fils est là protège-le / tu banalises la violence / Ce n’est pas ta faute / sois forte / protège-toi / ne réponds pas / libère la parole / où commence l’agression ?

Et le mélange des réminiscences d’autres agressions passées. 

 

Mon corps est pétrifié. 

L’homme, lui, ne s’est pas arrêté. La vague continue de déferler et de m’engloutir. Tout y passe : les femmes au volant, les putes, les mères, les connasses, les bourges, les salopes et d’autres, je ne sais plus. 

 

Je lève les yeux un instant pour reprendre ma respiration : sourire plaqué sur mon visage, un sourcil levé, regard désabusé, on pourrait me croire presque amusée. 

Le masque forgé pendant ma décennie à prendre le métro parisien et à obéir aux codes épouse encore parfaitement mon visage. 

Ne nous y trompons pas. Tout me révulse : sa violence, ma non-réaction, celle des autres. 

 

Un allié attrape mon regard et me demande si ça va. 

Attention alerte : Risque de craquer. 

 

Je maintiens le masque, soupire et rit en même temps. 

« Oui, je me concentre pour ne pas répondre... »

Ma voix est faiblarde et haut-perchée.

L’homme dirige son faisceau d’insultes sur l’allié. Ce que je crois un instant. Sur lui ? Non, ça rebondit toujours sur moi, sur toutes les femmes. 

Les insultes adressées aux hommes restent des insultes adressées aux femmes. 

 

Mon fils me regarde à nouveau, je lis l’angoisse dans ses yeux.

« Maman, je peux changer de place ? »

Sous la tempête je le cale derrière moi. L’allié se place entre l’homme et moi. Le vent se fait moins violent mais je sens toujours son souffle âcre.

 

Sale conne.

C’est incroyable d’être aussi conne, même pour une femme.

Maman ! Le monsieur il me fait peur ! T’es grand non ? Tu prends encore le bus avec ta mère ?

 

Je n’ai toujours pas ouvert la bouche.

J’ai l’idée saugrenue, un instant, de lui dire que je vois qu’il est en colère, mais qu’elle ne doit pas être dirigée contre moi. Réflexe de douce médiatrice, communication non-violente et sexisme intériorisé.

Heureusement, mon processus inhibiteur est bien en place, il fait obstacle immédiatement.

 

Cette colère est dirigée contre moi. 

Contre moi parce que je suis une femme.

Contre moi parce que je suis là. 

Contre moi pour tout ce que je représente.

 

Salope.

Pauvre conne.

Grosse pute.

Fils de pute.

Tapette.

Va dans les jupons de ta mère.

Elle t’a pas appris à te défendre ta mère ?

 

Arrivée à Part-Dieu. 

L’homme descend du bus. 

L’allié me fait signe que tout est fini. 

Enfin. Je calculerai plus tard qu’il s’est passé 12 minutes. 

12 minutes d’insultes.

12 minutes pendant lesquelles le canal d’éléments traumatiques était ouvert dans ma tête et a déversé les ordures enfouies. 

Open-bar. 

12 minutes pendant lesquelles, sur la centaine de passagers dans le bus, un seul allié s’est déclaré. 

 

Une station plus tard, mon fils descend du bus, il sautille. 

« Maman, on peut manger des crêpes ce soir ? » 

 

Ma voix ne sort pas vraiment, il répète.

Ma gorge est encore condamnée par les éboulis des pensées que je n’ai pas pu hurler. Des insultes ravalées, de la honte et de l’humiliation d’avoir été rabaissée devant lui. 

C’est par une caresse sur ses cheveux que passent mes mots.

 

« Maman, bravo, t’as été super forte de pas répondre. Il disait n’importe quoi. »

 

Mais la réponse viendra. Par les mots, par la voix ou par la scène, la réponse viendra.

 

Il est grand temps que la peur change de camp.

Il est grand temps que la parole change de camp.

Jeanne Henry